Courir comme une danseuse – M+16

12 10 2013

Arche-OdysseaJe l’ai fait ! Un 6 octobre, au début d’un automne ou à la fin d’un été indien, j’ai participé à une course officielle (quoique non chronométrée) pieds nus. Il faisait encore assez doux, dans les 18 degrés, l’air piquait le matin mais la terre était chaude. Merci à Karuiashi qui m’a finalement motivée dans les commentaires de son article : « C’est le bon moment pour acclimater ses pieds progressivement car la température de l’air va baisser mais la température de la terre va rester dans le positif pendant encore quelques temps. » Soit ! J’avais quand même les pétoches de me cailler, ou de tomber face à des cailloux hostiles et inconnus. Je me suis donc rassurée en me laissant l’option de partir pieds à poil et chaussures à la main.

Je rejoins ma sœur, des amies à elle et une collègue pour cette course familiale et solidaire de 5 kilomètres. Des femmes, des hommes, des ados, des valides et des Joëllettes transportant des enfants malades, l’Odyssea parisienne a cette année réuni sur 2 jours 32 000 personnes et permis de récolter 420.000 euros, dont 350.000 euros seront reversés à l’Institut Gustave Roussy et 70.000 euros à l’association Prolific. Certains tâtent du chrono sur le 10 kilomètres (comme les amis de la Runnosphère Greg, Philippe, Jean-Pierre), d’autres se lancent des défis personnels sur le 5 kilomètres (moins de 30 minutes pour ma collègue, le plus possible sans s’arrêter pour ma sœur, pieds nus pour moi). Le nombre de messages et de photos de proches sur les t-shirts des coureurs ne trompe pas : nous sommes bien là pour faire reculer le cancer du sein et rappeler la mémoire des personnes aimées que la faucheuse au crabe nous a enlevées.

La vague rose fluo

La vague rose fluo

Finalement je laisserai mes chaussures à mon homme : à l’échauffement, je teste le sol rugueux du parvis du château de Vincennes, je secoue mes orteils, j’écoute ce que me raconte ma voûte plantaire. Elle me dit qu’elle se sent bien, je la suis. Je fais une absolue confiance à ces sensations : parfois, saturée d’information, ma plante des pieds en a marre, je n’ai pas mal mais je suis fatiguée des panards. Dans ces cas-là je rechausse. J’ai pris le parti de miser, pendant cette course, sur le plaisir de ce partage avec les autres coureurs et avec ma sœur. Emportée par la foule, tous unis dans l’effort, on se laisse griser. Et j’ai eu raison !

Nous rejoindrons la ligne d’arrivée en 45 minutes de course et marche alternée. Je goûte au plaisir extraordinaire de fouler une diversité de sols : bitume, terre meuble, feuilles mortes, stabilisé. Mes pieds nus attirent les questions, d’autant qu’en mode rando/course les participants passent facilement à la conversation le temps de se croiser. Petit florilège en moins de 140 caractères. « Est-ce que ça ne fait pas mal ? » « Non, quand on est habitué c’est super agréable… » ; « Mais… Vous êtes pieds nus ? Pourquoi ? » « Parce que c’est super agréable, j’aime ça ! » (notez le louable effort de variation) ; « Elles sont où les chaussures ? » « Elles m’attendent à l’arrivée ! » ; « Vous avez perdu vos chaussures ? » « Oui, si vous les retrouvez, faites-moi signe ! » Franchement je me passerai bien de me faire remarquer. Si je pouvais avoir des pieds nus et invisibles, ça m’arrangerait. Parce que les commentaires ne sont pas toujours gentils ou drôles, c’est aussi l’occasion de vérifier que le Français moyen est attaché à la catégorisation ethnique « Vous courez à l’Africaine ? » ou au catégorisme hautain « une puriste« . C’est aussi ça, courir pieds nus, même quand on court profondément pour soi : se prendre des remarques dans la tête gratuitement, parce qu’on a une différence visible. Mais dans le flot de la vague rose, ça glisse, le plaisir l’emporte toujours.

B-o-n-h-e-u-r

B-o-n-h-e-u-r

Il est des expressions qui semblent tomber à point nommé. On se balade bon pied bon œil dans le méandre des commentaires sur les pages d’amis dans les réseaux sociaux, et l’on apprend qu’il existerait des « talonneurs » opposés aux « danseuses« , catégories péjoratives dans les deux cas. Les uns, forcément chaussés, attaqueraient leur foulée par le talon, les autres, pieds nus ou chaussés à plat, esthètes du mouvement, feraient dans la dentelle et trottineraient sur la pointe des pieds. Une guerre des mots, une opposition de style qui n’a pas lieu d’être. D’une part, lorsque j’observe la foulée de mes congénaires sur l’avenue de Paris à Versailles, ou autour du Grand Canal, je note que la majorité des coureurs, même chaussés et lourdement amortis, attaquent généralement sur le plat du pied. On dirait parfois que c’est la fatigue qui les fait « talonner », ou encore l’accélération mal maîtrisée. Mais en footing classique, le pied semble rester à plat. (Je suis peut-être bigleuse.) D’autre part, lorsque j’observe la foulée de mes coreligionnaires nus pieds ou chaussés minimalistes, c’est de façon encore plus flagrante le milieu du pied qui vient toucher le sol en premier. Ou l’avant, mais pas en demi-pointe comme dans la danse classique : le talon finit toujours par effleurer le sol. Alors quoi ? Alors on est tous pareils, mazette.

Mais oui, je cours certainement comme une danseuse. Tout bonnement parce que mon corps se remet à danser ! Depuis le mois de septembre, irrégulièrement mais avec passion, j’ai repris des cours de danse contemporaine, des ateliers de danse/théâtre dans la lignée de Pina Bausch, avec mon amie d’enfance Aurélia au sein de la Compagnie Sait-Mouvoir. Nous dansons pieds nus. Nous échauffons nos coussinets par des massages, nous faisons résonner notre ossature par des petits à-coups à la main ou contre le sol. Nous nous ancrons au sol, décambrant les cambrures, redressant vers le ciel nos têtes alourdies et nos épaules pesantes. Nous passons par la respiration, le mouvement interne, le poids et l’inertie du corps, pour peut-être atteindre, dans cette recherche, le mouvement qui danse. J’y vois beaucoup de lien avec la pratique de la course à pied : une relation de soi à soi, le plaisir de la conscience pleine et entière du corps et de la respiration, la concentration et le partage, prolongement presque naturel. Et, quelque part, « la zone », ce moment d’état mental particulier où l’être semble en communion parfaite avec le mouvement qui s’accomplit.

Aurélia Jarry - Compagnie Sait-Mouvoir - prise de vue : Nolwenn Trably

Aurélia Jarry – Compagnie Sait-Mouvoir – prise de vue : Nolwenn Trably

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14 responses

12 10 2013
vinvin20

Opération réussie! Quelle belle aventure…

12 10 2013
runningtkh

Oui ! Je suis aux anges ! 🙂

12 10 2013
François

J’aime bien ce parallèle avec la danse.

12 10 2013
runningtkh

C’est en pratiquant parallèlement les deux que je me suis fait cette réflexion… Mais peut-être que d’autres personnes verraient les choses tout autrement !

12 10 2013
Runner λ

Félicitations pour cette première (mais pas dernière) course pieds nus.

12 10 2013
runningtkh

Ce ne sera certainement pas la dernière, mais aujourd’hui il fait 6 degrés et je fais moins la maline. J’envisage une paire de chaussures plates en back-up si je n’arrive pas à passer l’hiver ^^ Dans ton dernier billet, je suis complètement d’accord avec ce que tu dis : « je crois qu’on souffre plus par procuration quand on voit quelqu’un courir pieds nus sur un tel terrain que quand on court soi-même. » C’est sans doute pour cela qu’on me pose autant de question !

12 10 2013
Sydoky

Bravo Clara ! Objectif atteint et pour une bonne cause 🙂

14 10 2013
runningtkh

Merci Sylvie ! Effectivement, c’est deux en un 🙂

12 10 2013
Jouishomme

C était formidable de te croiser pieds nus, ça me fait très envie. J’ai commencé à courir il y a un an et cela fait 35 ans que je passe le minimum de temPs chaussée. Il est temps de croiser les deux. Et les joelettes c était nous!!! Cordelia

14 10 2013
runningtkh

Oui, super les Joëllettes ! Un jour (quand j’aurais le niveau) j’aimerais bien faire partie d’un tel équipage (mais sans doute chaussée, pour le coup!)
Si la course pieds nus te tente, lance-toi, tu verras qu’en suivant un rythme progressif c’est plein de nouvelles sensations !

13 10 2013
trainingforboston

Une course populaire pour une première course pieds nus. Belle audace. Bravo.

14 10 2013
runningtkh

Merci Luc ! J’ai en tête un prochain défi… au mois de décembre (bon, ce ne serait pas possible dans l’hiver québécois !)

14 10 2013
Eponyme

Bravo pour ta course ! 🙂

14 10 2013
runningtkh

Merci voisin du Grand Canal ! 🙂

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