Stadio dei Marmi

4 03 2011

Au soleil de la Toussaint, soixante statues de Carrare ayant perdu leur coryphée composent un faisceau de regards immobiles, étrangement sereins, aux rets desquels viennent ici courir les athlètes d’Italie, entre la villa Madama et le ponte Milvio, au Foro Mussolini. Le Stadio dei Marmi jouxte l’esplanade de la Casa Littoria, siège du Parti, où Achille Starace prononçait ses discours, et si ces derniers volètent aujourd’hui en silence entre les pins du monte Mario, dans un paysage romain qui serait brossé par Chirico, l’inscription DUX demeure toujours bien lisible à l’entrée du sanctuaire sportif… Mais voici que l’hémicycle novecentiste s’anime au niveau d’un parterre de gazon, et voici que le chœur monumental de marbres blancs s’attelle à modeler l’ardeur et la force des jeunes gens, notamment cette coureuse isolée.

Le Stade des Marbres — ©Urbain, trop urbain

Voici l’heure pour elle. Regardez-la. Comme nous, elle a le caractère de la pérennité romaine. Toi, chastement nues nous te parlons, impérissable jeunesse, force italique. Écoute ta destinée dans nos paroles solennelles.

La sprinteuse sait une fois pour toute ce qui l’attend. Elle est ici en praticienne d’une communication silencieuse, de son corps à son corps. Elle s’écoute et s’échauffent ses muscles, s’assouplissent ses pensées, s’éteignent ses souvenirs. Elle se mobilise.

Tu ravives en nous le tableau édifiant des pupilles de l’Academia fascista di educazione fisica e giovanile. Entrailles de la Madonna, nous aimons ta mécanique musculaire qui fait honneur au Duce, premier sportif d’Italie.

Elle sort tout juste de la catégorie des « blessés », elle naît à son corps une deuxième fois. Il n’y a plus qu’un petit lancement dans le pouce au balancier de ses foulées. La coureuse déchiffre une gestuelle en acte, à même ses os, sa peau, à fleur de la membrane carmine de ses narines.

Sauve-nous, fille éclatante. Ta mère, aujourd’hui de marbre, appartenait aux Figli della Lupa. Comme vaches fournissant tant de lait, tant de veaux, les femmes saines et fortes comme toi ont versé leurs pleurs des berceaux aux cercueils.

Elle vient de s’acheter une paire de pointes qu’elle chaussera après le footing et les assouplissements pour faire à nouveau ses gammes. Là, elle n’est pas encore chaude pour la séance technique, elle décrasse, nettoie, pense au fuselage.

La coureuse au Stade des Marbres — ©Urbain, trop urbain

Athlète à l’idole immuable, nous contemplons les saillies de ton courage. Nous sommes les Marbres qui insufflent tes songes, dans toutes les générations de la femme reproductrice de l’espèce. Tu portes la guerre dans ton ventre. Tu portes la guerre dans ton effort. La guerre est la seule hygiène du monde.

La coureuse songe déjà à sa sieste de récup’. Antonietta se dit qu’elle attendra plus facilement Pozzo ce soir, après avoir mangé son petit jockey à la vanille avec de l’ACM 20 mélangé. Il faudra bien qu’ils causent de l’enfant qu’il veut.

Qui donc, enfant, qui donc t’a mise au monde ? Ce pays qui meurt est ton illustre mère prolifique, ta patrie pour qui le nombre est puissance. Dans ta souffrance tu es grande à nos yeux blanchis, comme une ancienne romaine. Nous nous souvenons ici, et souviens-t-en à ton tour, de la Noce mystique à la Journée de l’alliance et des Giovani Italiane enrôlées dans l’idée de la vraie femme.

Elle s’engage sur le palier d’endurance. Elle sait qu’elle n’est pas prête pour le lactique, qu’il y a quelque chose de prématuré dans son attirance pour « la caisse ». Il faut qu’elle se réfrène. Comment fait-on pour oublier cette sensation ?

Fin de la séance d'entraînement au Stade des Marbres — ©Urbain, trop urbain

Déjà elle va errante, fidèle vestale à son sort attachée. Regardez la nouvelle italienne ! Ne te souviens-tu pas de l’allégeance de la marquise Casagrande ? Les femmes ont mis au monde les enfants, mais toi Mussolini, tu les as inspirés et conçus. Il est vrai que c’est au fond de la femme que l’on trouve l’arôme stimulant la vigueur mâle du combattant que nous te sentons prêt à répandre à pleines mains, de même que nous, à pleines mains, nous avons donné nos fils à la patrie…

Elle sent qu’elle a mal digéré. C’est sans doute ça, les courbatures qui arrivent. Ou alors, la musculation de la veille chez son amie kiné. Tiens, elle, elle attend un enfant sans doute. Beaucoup plus ronde, et puis cette posture qu’elle avait en servant l’altère sur le banc. Il faudra qu’elle lui demande. Elle n’a pas osé, hier.

Repos au Stade des Marbres — ©Urbain, trop urbain

Quitte tes yeux du passé. Ce n’est pas le regard pieux. Dieu nous donne le blé, il nous le travaille et nous le protège. Nous sommes blanches non comme celles de Praxitèle ou Michel-Ange. Nous sommes blanches de la farine pour nourrir la race italique. Mussolini-Mâle-Mari, reproducteur de l’espèce romaine, t’a indiqué ta place et ton avenir de femme. Ne regarde pas en arrière, n’écoute pas l’appel conservateur. La chance historique de montrer ta fibre morale est venue.

La coureuse ne se met pas « dedans ». Quelque chose ne passe pas. Elle a trop anticipé et rêvé son retour dans la chambre d’appel. Mais, il faudrait qu’elle s’entame pour ça, qu’elle se donne. Elle ne se donne pas. La remontée lactique lui fait mal. Pourquoi est-elle faible, pourquoi ce creux dans le dos, inclinée, soumise ?

C’est toi que nous invoquons, comme lorsque l’Opera Nazionale Balilla savait modeler la cuirasse caractérielle féminine. Le temps, qui voit tout, malgré toi, malgré nous, met à nu ton destin. Ah ! Qu’une tristesse définitive nous accable, loin des rumeurs de la ville. Et toi qui nous quittes, nous le savons. Retourne-toi, regarde-nous, comme nous couronnons bien ta vie. Ne nous laisse pas.

La dernière fois dans la chambre d’appel, son père n’avait pas compris la frontière. Il était venu. Elle n’arrive pas à lui pardonner. La dernière fois, elle s’est blessée, ça a claqué sa jambe après la cinquième haie, au pied de la colonnade de marbre. La dernière fois. Sa mère — d’un sein de marbre — morte entre temps. C’est fini le temps des parents. Comme au banquet de pierres, elle regarde la cinquante-neuvième statue, celle qui la sépare pour toujours de la chambre d’appel rêvée. L’enfer est blanc. C’est fini.

Gioventu italiana del Littorio

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Texte écrit par Matthieu Duperrex, pour Urbain, trop urbain, qui invite sur son site mon texte Le sport, le marchand de godasses et l’espace public urbain dans le cadre du projet de vases communicants: “le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.”

NdR : l’auteur remercie l’anthropologue et athlète de haut niveau Sylvaine Derycke dont il a lu avec plaisir les travaux sur les rituels sportifs. Les paroles du chœur des Marbres font écho aux discours et théories fascistes sur le sport et sur le rôle de la femme italienne.





Portrait du coureur en pauvre type

4 02 2011

Cent kilomètres de Migennes, 1978

Aujourd’hui, comme d’autres premiers vendredis du mois, je participe à l’échange des Vases communicants. J’accueille ici avec un immense plaisir Michel Volkovitch, coureur de fond, écrivain, et comme il le dit lui-même, « professeur d’anglais à la retraite et traducteur de grec en activité ». Il a entre autres publié un récit de voyage comme je les aime, au coin de la rue: Le bout du monde à Neuilly-Plaisance, Voyage dans la banlieue de Paris (photos de Michel Lamoureux, publié chez Maurice Nadeau, 1994). Deux phrases de présentation pour vous donner envie de le lire : « Tous les samedis matin, très tôt, l’auteur explore la banlieue en courant. Il a fait vœu de la connaître toute entière, avant de comprendre qu’elle n’a pas de fin. Les pages de son livre s’égrènent sur des milliers de kilomètres, de Sèvres à Montreuil, de Champigny à Viroflay, d’Arcueil à Montmorency, avec de brèves plongées dans le temps vers les années 30 ou 50. » Lui même a vécu quelques courses de légende, de la Saintélyon aux Cent kilomètres de Migennes, de Steenwerck, de Millau. « Je ne suis pas un dieu du stade, mais un petit bonhomme têtu qui chaque jour avale des kilomètres« , écrit-il dans son texte intitulé « Le bout de la nuit ». Allez-voir sur son site, fouillez, dénichez l’onglet « Cours toujours », rempli de pépites. Mon texte du jour, « La vie de château », est accueilli chez lui.

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« L’artiste, avant tout, c’est un regard décalé, une manière de toiser le monde en refusant d’être dans le rang, de battre des pieds en cadence, de s’esclaffer au rythme des rires enregistrés, d’applaudir au signal, d’attendre le coup de feu pour jaillir des starting-blocks. C’est un faiseur de faux départs, un brouilleur de codes-barres, un type ou une typesse qui ne respecte pas la règle du jeu… »

Le sportif, le coureur, c’est donc l’anti-artiste, l’individu bêtement discipliné, décérébré, cousin du fan abruti des shows de la téloche. L’auteur de ces fortes pensées s’appelle Didier Daeninckx, écrivain et homme de gauche, mais la plupart de ses confrères pourraient contresigner : pour la grande masse des intellos français, le sportif est un être inférieur et politiquement suspect.

Ces derniers temps, dans le bois de Vincennes où je courais jadis, des sans-abri se sont précairement installés. Ils restent, écrit dans Le Monde Francis Marmande, invisibles aux riverains, « lesquels, cadres, cadresses et cadrillons, docilement vêtus de leur jogging, font leur footing en siffloting, et passent sans les voir, sans même leur dire bonsoir. »

Encore une phrase très joliment écrite, et non moins assassine. Encore un homme qui a le don d’exprimer légèrement des pensées pas toujours légères. L’adjectif « docilement », qui peut sembler incongru, souligne en fait avec habileté, comme chez Daeninckx, la soumission du joggeur : soumission à la mode du running, comme on dit désormais, et par delà, surtout, à la norme sociale. Le portrait se précise : notre coureur est un immobiliste, un conformiste, un bourge que son égoïsme de classe rend indifférent jusqu’à l’autisme — les néologismes marrants et les rimes intérieures guillerettes rendant plus voyante encore sa bonne humeur scandaleusement futile et insensible.

France-Cuture, Le masque et la plume. À propos du livre de Haruki Murakami, Portrait de l’auteur en coureur de fond, l’un des critiques présents évoque le plaisir de courir. Une jeune consœur de l’imprudent lui coupe la chique tout net : Le plaisir de courir ! Ça n’existe pas !

Une fois de plus je me sens rejeté, nié de façon péremptoire, moi qui six jours par semaine trouve mon bonheur en courant les forêts, moi qui tout en étant bourge, eh oui, n’ai pas pour autant le profil d’une brute fascistoïde. Je ne conteste pas l’existence de coureurs du genre épinglé plus haut ; je souffre simplement d’un anathème aussi absolu, de ce refus d’admettre que parmi les sportifs il y a de tout, comme ailleurs. Pour ma part, les connards que j’ai côtoyés en courant sont restés très minoritaires, et j’ai eu davantage de discussions enrichissantes sur les sentiers ou le bitume que, par exemple, dans une salle des profs.

Le mépris de mes pairs me blesse. Voilà pourquoi sans doute, en répliquant, je me montre à peine plus nuancé qu’eux. Il faudrait distinguer, cela va sans dire, entre les divers sports, les degrés d’implication et le caractère du sportif, mais pour tout avouer je me fous des autres sports, je me fous des stars et encore plus de leurs supporters, je parle égoïstement de ce que je connais, de ce que je fus et suis encore : un coureur de grandes distances et de petites performances. Voilà qu’on ose me dépeindre en être soumis, en mouton de Panurge, moi qui ai toujours vécu la course de fond comme une leçon d’indépendance, d’insoumission !

Le coureur de fond ne tourne pas en rond sur un stade sous l’œil d’un entraîneur. Il sort de chez lui comme on s’évade. Il peut fort bien rejoindre un groupe, généralement réduit, mais s’il reste seul et s’il oublie — comme je le lui souhaite — son portable et ses électrodes à zizique, il pourra courir à son rythme, seul avec la nature, libre comme l’air. Rien de tel pour désapprendre à marcher au pas.

La politique ? Dans notre peloton, je subodore une grande variété d’opinions, mais peu d’extrêmes : le militantisme est un sport à lui seul. Si je ne connais pas de statistiques sur la question, si j’ai rarement su comment votaient mes compagnons de foulée, c’est aussi que l’entraînement comme la compétition sont des moments de trêve où l’on parle d’autre chose, quand on parle — et l’insidieuse euphorie de l’effort porte moins à la chicane qu’à l’indulgence et la fraternité.

Cette euphorie, comment la rendre sensible à ceux qui ne l’ont pas vécue ? S’ils pouvaient au moins la découvrir dans les livres… Hélas, entre les écrivains et le sport on ne sent pas de profonde amitié. La course de fond surtout n’a pas, que je sache, inspiré d’aussi beaux textes que Plaisirs des sports de Jean Prévost ou Les athlètes dans leur tête de Paul Fournel. Le sinistre ouvrage de Murakami mentionné plus haut, qui sue l’ennui et la souffrance, a tout pour décourager son lecteur. J’ai la nostalgie de ce qui s’écrivait dans les années 70 et 80, au moment de la renaissance du grand fond, dans le magazine californien Runner’s world, ou en Europe dans Spiridon, la chaleureuse petite revue suisse. Comme ils étaient bien torchés, les articles des Tamini, des Jeannotat ! Quel souffle, quelle foi joyeuse ! Personne ne les a lus, bien sûr, en dehors du ghetto des coureurs.

L’aversion de mes frères intellos pour le sport me fait mal aussi pour eux. Je les plains sans les comprendre. Ont-ils donc tant souffert à l’école ou à l’armée, aux mains de profs ou d’adjudants sadiques ? L’argument est un peu court. Qui osera dire que les profs de gym sont tous nuls ? Je n’ai eu, pour ma part, que des bons. Je n’en dirai pas autant des profs de français, mais les deux épouvantables croûtes que j’ai subies en seconde et en première ont laissé mon amour de la lecture intact.

Aux écrivains culs-de-jatte, j’ai envie d’opposer Rousseau et ses grands voyages à pied, Montaigne dont les pensées dormaient quand il restait assis, et ma modeste expérience personnelle des idées qui me viennent plus nombreuses et plus vives quand je trottine. Oui, mais quand je lis ma prose bien sage, puis certains grands auteurs dont les pages galopent allègrement, celles, par exemple, d’un patapouf comme Stendhal, je ne peux qu’être pris d’un doute horrible. Entre écriture et sport, y aurait-il donc une incompatibilité secrète ? L’énergie en nous doit-elle faire le choix de filer soit dans les jambes qui frappent le sol, soit dans les doigts qui tapotent le clavier ? Si les écrivains boivent et fument plus que le commun des mortels, n’est-ce pas cela qui donne à leurs écrits leur pouvoir d’enivrement, leur pétillant, leur fumet ? Si je picolais moi aussi au lieu de me soûler d’air pur sur les chemins, verrais-je ma petite piquette changée en champagne ?

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Les autres participants aux Vases Communicants:

Laurent Margantin http://www.oeuvresouvertes.net/ et Daniel Bourrion http://www.face-terres.fr/

Christine Jeanney http://www.christinejeanney.fr/ et Anita Navarrete-Berbel http://sauvageana.blogspot.com/

Maryse Hache http://semenoir.typepad.fr/ et Piero Cohen-Hadria http://www.pendantleweekend.net/category/pierre-cohen-hadria/

Samuel Dixneuf http://samdixneuf.wordpress.com/ et Michel Brosseau http://www.àchatperché.net/

Chez Jeannne http://babelibellus.free.fr/ et Leroy K. May http://lkm696.blogspot.com/

Estelle Ogier http://lesdecouvertesdutetard.over-blog.com/ et Joachim Séné http://joachimsene.fr/txt/

François Bon http://www.tierslivre.net/ et Christophe Grossi http://kwakizbak.over-blog.com/

Cécile Portier http://petiteracine.over-blog.com/ et Anthony Poiraudeau http://futilesetgraves.blogspot.com/

Amande Roussin http://erohee.net/rousse/ et Benoit Vincent http://www.erohee.net/ail/chantier

Marianne Jaeglé http://mariannejaegle.over-blog.fr/ et Franck Queyraud http://flaneriequotidienne.wordpress.com/

Juliette Mézenc http://www.motmaquis.net/ et Jean Prod’hom http://www.lesmarges.net/

Candice Nguyen http://www.theoneshotmi.com/ et Pierre Ménard http://www.liminaire.fr/

Christophe Sanchez http://fut-il-ou-versa-t-il.blogspot.com/ et Xavier Fisselier http://xavierfisselier.wordpress.com/

Nolwenn Euzen http://nolwenn.euzen.over-blog.com/ et Landry Jutier http://landryjutier.wordpress.com/

Leila Zhour http://coeurdemots.hautetfort.com/ et Dominique Autrou http://autrou.eu/

Claude Favre et Jean-Marc Undriener http://entrenoir.blogspot.com/

Bertrand Redonnet http://lexildesmots.hautetfort.com/ et Philip Nauher http://off-shore.hautetfort.com/

Isabelle Pariente-Butterlin http://yzabel2046.blogspot.com/ et Louise Imagine http://louiseimagine.wordpress.com/

Joye http://iowagirl.over-blog.com/ et Brigitte Célérier http://brigetoun.blogspot.com/





Pourquoi et comment j’en vins à jouer au tennis

3 12 2010

Aujourd’hui, sur Running Newbie, c’est Vases Communicants. J’invite Anthony Poiraudeau, du blog Futiles et graves, à écrire ici, et je vais raconter ma perception du paysage lors des Veillées du Bois chez lui. Cette fois-ci, on ne parle pas course à pied, mais tennis… Je vous laisse découvrir ce texte qui, je le pense, est très important pour mon ami Anthony.

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Je n’avais pas d’avis, pas d’intérêt ni de répulsion pour le spectacle et la pratique du sport avant les retransmissions télévisées du tournoi de tennis de Roland-Garros en 1988. Je n’avais pas tout à fait dix ans, je savais sans avoir eu à me le formuler que mon caractère solitaire et ma timidité contrariée me rendaient effrayant l’exercice du football, très répandu chez les garçons de mon âge, dans lequel je voyais surtout, à tort ou à raison, les nombreuses possibilités d’humiliations que le groupe aurait pu me faire subir dans le cas non inconcevable où j’en serais devenu le mouton noir, quand je vis alors, sur l’écran de télévision qui diffusait comme chaque année, à la fin du mois de mai et au début du mois de juin, ce tournoi de tennis – un des quatre plus prestigieux au monde (en fait un des deux plus prestigieux au monde, mais passons) -, un joueur qui allait cette année se hisser jusqu’aux demi-finales et dont l’attitude, le physique, l’apparence et le jeu comblèrent instantanément mes besoins juvéniles d’adopter une idole, idole qui plus est conforme aux goûts vulgaires et avides de tape-à-l’œil facile qui étaient ceux de l’enfant nourri par la télévision et les (mauvais) films de série B que j’étais – cette conformité ayant été une condition certainement obligatoire en même temps qu’un déclencheur. Ce joueur était Andre Agassi, il était jeune (critère important), il était Américain (critère important), il était sûr de lui et facétieux (critère important – précisons au passage que le caractère facétieux d’Agassi ne sera plus qu’occasionnellement visible à partir de 1990), il portait des shorts en jean ainsi qu’une chevelure volumineuse et péroxydée qu’on pourrait qualifier de “mulet” ou encore “nuque longue” à la sauce années 80 (ces critères d’apparence sont importants – il y a beaucoup à dire sur l’évolution du look d’Andre Agassi, incluant les aspects esthétique, moral et psychologique, et plus encore depuis qu’en 2009 son autobiographie Open a révélé que la spectaculaire chevelure qui coiffait son crâne au début des années 1990 était un postiche, mais passons) et il tapait dans la balle comme une brute (mais comme une brute terriblement habile), livrant des coups droits et des revers à deux mains ahurissants, qu’il accompagnait au moment de la frappe d’un cri qui, bien que venu de sa gorge, semblait tout aussi bien sorti d’un film d’action (ou, par anticipation d’ailleurs, me semble-t-il, de certains jeux vidéo de l’ère des consoles 16-Bit, qui seraient pour moi une passion ultérieure, bien que brève, mais une fois encore, passons) (cet ensemble de critères est très important).

Il se déclencha alors chez moi, en plus – et probablement autour – de cette passion fanatique pour Andre Agassi, un amour enflammé pour le tennis professionnel en général, et un début de pratique du tennis avec les moyens du bords, et d’abord avec un ami volontaire pour lui-aussi y jouer, avec moi d’une part, et les moyens du bord d’autre part (et peut-être en faisions-nous l’un et l’autre réciproquement partie). Les moyens du bord étaient : les raquettes que l’on avait chez soi, à traîner dans un fond de placard et qui des années auparavant avaient dû être achetées pour une somme modique en supermarché ; c’étaient les balles que l’on avait chez soi, à prendre la poussière dans un recoin de cave ou de garage, entre par exemples un vélo pour enfant devenu trop petit et un grand sac de charbon de bois pour barbecue ; c’était un coin de terrain pouvant accueillir un espace point trop minuscule, présentant l’aspect de la planéité et permettant de tendre quelque part en travers de lui, plus au moins au milieu de sa longueur et aux moyens de poteaux, de colonnes, de pieds de parasol ou autres chaises de jardin, une ficelle ayant fonction de filet. Bref, on jouera beaucoup sur terre caillouteuse, sur sable tassé, sur gravier, rarement par contre sur terrain rectangle. Je n’avais alors qu’un seul partenaire, meilleur que moi bien qu’autodidacte autant que je l’étais, et mon infériorité sportive chemina en moi, le long de la série probablement complète de défaites, d’indistincte blessure narcissique en sourde douleur mentale : je ne cherchais pas dans le tennis un loisir ou un amusement, mais une façon de me défendre contre l’existence et d’y légitimer la mienne. Je ne le savais pas alors, mais déjà je le sentais. Je savais encore moins le furieux et fumeux marché de dupes que je cherchais à contracter et qui aurait tenu en entier dans ce contrat ahurissant : deviens bon au tennis et le monde à l’extérieur de toi s’accordera avec toi-même, et ni la vie, ni les autres qui la composent, ne te broieront. En aucun cas ces deux espoirs et désirs n’entretiennent le moindre rapport possible entre eux, mais je ne me rendais pas alors compte que c’était un salut que je cherchais, tout comme j’ignorais encore qu’on n’échappe pas au risque – dont je sentais déjà très bien qu’il existe indiscutablement, quant à  lui – que la vie vous broie. Et de toute façon, au tennis, à ce moment là, et il n’y avait à ce stade que ça, j’étais alors mauvais, y compris pour un garçon de mon âge. Point d’occasion donc de constater qu’il ne se rencontrerait point de salut le long de cette voie que je n’avais pas parcourue.

En attendant et en espérant mieux quant à mes prestations sur les courts, pour une des premières fois de ma vie peut-être, mais finalement comme toujours, ma stratégie de compensation fut l’accumulation de connaissances : au moins, personne à mes alentours n’en connaîtrait davantage que moi sur le championnat professionnel. On aurait pu me demander par qui avaient été gagnés les tournois d’Auckland, de Gstaad, de Key Biscayne, ou de ce qu’on voudrait, en quelle année et contre quels finalistes, et j’aurais répondu dans l’ordre désiré, parce que j’avais tiré des pages “sports” des journaux et de mon abonnement à Tennis Magazine tous les résultats disponibles pour les reporter à la main dans un cahier de 24 x 32 cm à petits carreaux et couverture verte, mémorandum feuilleté et complété encore et encore, tout le temps, et que donc on pouvait y aller, j’étais prêt à les recevoir les questions, je pouvais le dire, qu’à Auckland en 1991, Jean-Philippe Fleurian s’était fait battre en finale par Karel Novacek, avant qu’en 1992 ce soit Jaime Yzaga (un joueur dont on pouvait souligner, sans même qu’il soit besoin pour cela de le voir à l’œuvre, deux singularités : il était le seul joueur parmi les cent premiers mondiaux à être, premièrement, Péruvien et, deuxièmement, pourvu d’un patronyme commençant par la lettre Y ; mais passons) qui prenne à son tour le titre néo-zélandais, alors qu’en 1991 et 1993 Novacek perdait deux fois en finale à Estoril, je le savais aussi, contre Sergi Bruguera la première et contre Andrei Medvedev la seconde, j’aurais pu le dire à l’aise, tout comme j’étais parfaitement au courant qu’ailleurs, à Cincinnati, tiens, oui, à Cincinnati, pourquoi pas ?, c’est que c’était bigrement intéressant, ce qui s’y passait, là-bas, au mois d’août, que donc à Cinicinnatti, où en 1991, Guy Forget, au beau milieu de la meilleure saison de sa carrière battait en finale Pete Sampras (et on se souvient bien, aujourd’hui encore, de la répétition combien plus affolante de ce match qui nous sera jouée à Lyon à l’automne, en finale de Coupe Davis France-USA, mais passons), Pete Sampras qui lui-même et bien que pas encore n°1 mondial, battrait, à Cincinnati toujours, dans l’Ohio toujours, l’année suivante et en trois sets, l’ancien et très durable leader du classement, le vieillissant, assez sinistre et tout juste devenu citoyen américain Ivan Lendl (quand on sait que c’est en remportant le tournoi de de Cincinnati en 1990, contre Brad Gilbert en finale, que Stefan Edberg était devenu n°1 mondial, en prenant à la tête du classement la suite de, je vous le donne en mille, Ivan Lendl justement, on constate, n’est-ce pas ?, que l’affaire ne manque décidément pas de sel… (Ah non mais… Quand même ! Mais quand même ! Mais quoi d’autre ?!, bon sang !, quoi d’autre que le championnat professionnel de tennis pour nous fournir sur terre des scénarios pareils ?! Des fois, on se le demande bien… (Et qu’on n’aille pas nous raconter après ça, ma parole !, qu’il n’y aurait pas plus de choses dans le ciel et sur la terre que dans toute la philosophie!, comme on dit dans Shakespeare (Shakespeare qui bien que citoyen et même emblème du pays qui a fait naître le tennis, en adaptant au plein-air et au gazon la pratique du jeu de paume venu de France (mais passons), Shakespeare qui n’a pas vu ni joué un fichu match de tennis de toute sa vie… On n’imagine même pas, sacré nom d’un chien !, ce qu’il aurait bien pu bien écrire de plus si, bon sang de bon sang !, il avait connu ce jeu ! Mais passons.)))).

Oui, j’aurais pu dire tout ceci et bien d’autres choses encore, je connaissais tout ça. Sauf que bien sûr, personne ne me demanderait jamais des choses pareilles, et nul n’accorderait au fait que je les sache la même portée morale et métaphysique que moi. Et pour cause, les enjeux moraux et métaphysiques que j’y plaçais étaient tout à fait irrationnels, fallacieux, solipsistes et  insensés. Mais l’accumulation de connaissances n’était ma seule manipulation de ces leviers existentiels à raquettes, filets, polos et bâches de fond de court, puisque, tandis que je me constituais cette érudition inutile, bien que somme toute réjouissante, je franchis à l’âge d’environ douze ans et demi un pas (unique dans ma biographie, mais passons) sur le plan de la pratique du sport, en me dotant d’une licence officiellement délivrée par la Fédération Française de Tennis et en devenant membre du Tennis-Club Riez Océan, vénérable club de la petite station balnéaire vendéenne où je résidais avec ma famille les douze mois de l’année, et où Jean-Pierre Piveteau, sympathique moniteur diplômé d’État et joueur classé au remarquable niveau amateur de deuxième série, et par ailleurs conducteur d’une moto japonaise de grosse cylindrée, allait mener les entraînements auxquels je participerais désormais chaque mercredi matin, avec le groupe des nuls, puis le samedi matin, avec le groupe des, disons, moyens. Je ne traînai pas longtemps avec le groupe des nuls, ma détermination à courir vers la balle et à la cogner pour qu’elle ne revienne pas, mon appétit d’affamé pour la réussite de mes coups et échanges, le nombre incalculable d’heures passées devant des retransmissions télévisées de tournois, ainsi que plusieurs années désormais de quasi-méditation sur la pratique du jeu me firent rapidement surclasser les quelques mollassons empotés qui vivotaient là sans même l’ambition ni le désir d’en sortir, pour définitivement m’installer dans un groupe dont le niveau reflétait le mien et où la température ambiante ne m’allait pas causer de choc thermique, celui des mi-habiles et des médiocrement doués mais plus fiers et dont il n’y avait rien d’autre à attendre que la stagnation au niveau qui serait à jamais le leur, opérée avec le secours de la neutralisation entre elles des forces contraires de la dissipation paresseuse et des sursauts d’orgueil.

Aux centaines d’heures de visionnage de matchs à la télévision s’ajoutèrent des centaines d’heures à jouer au tennis, pendant les entraînements et surtout au cours de matchs amicaux, non officiels du moins, et presque toujours disputés contre des amis (souvent le même d’ailleurs, mais un autre que celui contre lequel j’avais débuté en autodidacte et avec les moyens du bord, mais passons), sur de véritables terrains désormais, courts au sol recouvert de matériaux synthétiques rouges eux-même entourés de vert et encadrés de grillages s’ils étaient à l’extérieur et de filets et de bâches vertes pour les deux, qui étaient mes favoris, contenus dans la salle du club, toutes leurs lignes orthogonales et peintes en blanc au sol selon les très exactes mesures homologuées. Je jouais beaucoup, mes gestes n’étaient plus ceux d’un autodidacte, mais mon attitude et le niveau de mon jeu restaient au fond les mêmes. Je peux parfaitement ressentir encore le saisissant écart entre les douleurs existentielles qui étaient engagées au cours de la quasi-totalité des matchs que je jouais et mon indépassable incapacité à m’astreindre dans la pratique à une discipline par laquelle j’aurais pu m’améliorer. Il m’était impossible de maintenir plus de quelques minutes les consignes que l’entraîneur m’avait dites et redites quelques instants plus tôt, quelques jours tout au plus, car je ne pouvais lutter contre une irrépressible et obscure volonté, et qui précisément me menait à la destination exactement inverse à celle désirée, mais par le seul chemin que je voulais bien accepter d’emprunter : je voulais être facile, être insolent de facilité et pétri de talent, royal, magistral, ahurissant et exceptionnel, sans avoir jamais à fournir les efforts à l’aune desquels les individus auraient, dans une certaine mesure, pu tous entre eux être comparés, et qui sont le travail, la discipline, la patience et l’abnégation. Je ne voulais pas être comparé, mais bien au contraire être incomparable, surdoué, avoir le tennis infus comme d’autres auraient, paraît-il, la science infuse, sans quoi ce n’était pour moi même pas la peine, car je ne serais pas alors sauvé, et je n’aurais plus qu’à me coltiner le cambouis là comme je me le serais farci ailleurs, et je voulais à en crever échapper au cambouis, quel que soit l’endroit où il faille l’affronter. On n’avait pas quitté les principes mentaux qui dirigeaient tout pour moi depuis le départ et avaient d’emblée tout dit, mais je n’avais pas d’oreille pour l’entendre, ni même aucune pour entendre qu’il me faudrait changer d’oreilles pour entendre mieux l’écho que renvoyait face à moi de plus en plus proche le mur contre lequel butait l’impasse où je m’étais engagé, comme d’autres murs m’avaient si souvent renvoyé les balles avec lesquelles j’avais joué, seul, les plus beaux matchs, les plus réussis, et les plus enthousiasmants pour le public imaginaire, de tous ceux que j’avais mené. J’aurais juste voulu être le récipiendaire d’un talent inouï dont j’aurais délivré – sous les yeux ébahis, stupéfaits et incrédules de celles et ceux que les hasards de la vie auraient jeté là, en même temps et dans les mêmes lieux que moi, et qui auraient dû se pincer pour se convaincre que ce qu’ils voyaient de leurs yeux était bien réel – les manifestations miraculeuses, et arriver sur le court, comme venu de nulle part et comme en claquant des doigts, juste pour se mettre en toutes simplicité et décontraction à cogner des coups hallucinants, qui seraient tombés le long de trajectoires imprévisibles et inspirées quelques centimètres tout au plus avant les limites du court, très exactement là où il faut, en affolant les compteurs kilométriques si dans la modeste salle de pauvre petit club il y en avait eu. J’aurais voulu être un génie, et un génie travaille-t-il ? Je me comportai ainsi des années, empêtré dans la douleur mentale et la colère contre soi de celui qui ne voit, dans le déroulement navrant de ses prestations, que les plus éclatantes preuves du ratage de son existence et de l’indignité de sa personne, collé aux parois de la médiocrité sauf peut-être les jours de chance et le voyant bien, à quasiment chaque point, mais tentant à chaque fois, inlassablement et en dépit du bon sens, des coups impossibles et qui dans mon esprit étaient nécessaires, car les preuves à la recherche desquelles je m’étais senti convoqué ici et ainsi, celles de mon élection au rang de héros pouvait élever une activité sportive au niveau d’un événement historique dispensé de l’histoire, n’auraient pu m’être délivrées autrement.

Elles ne furent pas. Et je ne sus jamais jouer autrement à ce jeu, c’est-à-dire qu’ayant tenté d’y gagner ce qui ne s’y trouvais pas, ayant voulu recevoir par lui les fruits d’une promesse que nul ni rien ne m’avais jamais faite, je ne sus finalement jamais y jouer du tout, pas autrement que par la pantomime matamoresque, farfelue et portant vaguement les allures de sport qui était ma manière.

Plus tard, le rock’n’roll et la pratique de la guitare ayant pris sa place comme véhicules et chairs de mes appels insensés au salut, et les tarifs exigés par le Tennis-Club Riez Océan pour en demeurer membre après l’âge de dix-sept ans s’en étant mêlés, j’arrêtai le tennis, et n’y jouai bientôt plus que très rarement.

C’était être soustrait au devoir de vivre sans pour autant mourir que j’avais cru pouvoir jouer là, poussé par l’idée folle que c’était ici, dans ce rectangle marqué au sol, de 23,77 x 8,23 mètres exactement, qu’il aurait été une bonne fois pour toutes possible de régler l’affaire, que par une magique mais implacable opération, si jamais l’on parvenait à frapper des coups prodigieux, on atteindrait alors des niveaux supérieurs de l’existence et on serait comme sauvé, comme si un administrateur général des vies allait vous attendre à la sortie de la salle résonante, aux murs de tôle et pans de toit pentus, pour vous faire signer un miraculeux papelard sur le couvercle de la mallette d’où il l’aurait tiré, par lequel vous aurait été signifié que c’était bon, que pour vous c’était réglé, que les quelques coups droits croisés, fulgurants et frappés à plat en bout de course, par lesquels vous aviez pris votre adversaire à contre-pied, et que les trajectoires superbes et grisantes de vos revers le long de la ligne qui avaient coupé court à l’attaque pourtant très incisive de l’autre en face vous mettaient à l’abri pour toujours, vous autorisaient, et avec les félicitations du jury et l’admiration unanime, à ne plus jamais rien avoir à foutre de votre existence glorieuse sans jamais manquer de rien pourtant ni éprouver plus de souffrance aucune.

En croyant pouvoir en être libéré par le tennis, en y jouant pour ça, au fond, pour ce fol espoir vaincu, c’était finalement, égale à elle-même, l’effroyable responsabilité de vivre qu’on y avait trouvé. Non seulement, le tennis ne nous en libérerait pas en dehors du court, mais il nous mettait aux prises avec elle jusque pendant les échanges et les matchs. C’est qu’il fallait la faire avancer, cette foutue balle, il fallait l’envoyer de l’autre côté du filet, être offensif avec elle, pas seulement s’en débarrasser pour attendre que ce soit l’autre en face qui fasse avec elle le boulot qu’on avait pas su faire soi-même, et s’en remettre à lui, mais bien plutôt le faire céder, lui, et remporter avec elle un peu d’honneur, un peu d’espace et un peu de quoi avoir à perdre plus tard. Il fallait encore se battre, on n’en sortait pas.

© Anthony Poiraudeau – 2010





Devenir runneuse : une expérience anthropologique

1 10 2010

Avant-propos: ce récit de la Vanvéenne n’est pas celui de ma course, mais se réfère à l’expérience vécue par une autre « runneuse »… (voir plus bas).

« Ce n’est pas la première fois que je cours. Plusieurs années auparavant, il m’est arrivée de faire quelques séances avec une ou deux copines un peu plus motivées que les autres. C’était sympa, mais ça restait très occasionnel. Depuis peu, en revanche, je m’y suis remise avec une nouvelle amie. Nous courons très régulièrement. Notre principale motivation n’est pas forcément de nous surpasser : au-delà de l’exercice physique, nous courons en parlant à un rythme soutenu… Et c’est surtout ce moment d’échange sur les aléas de la vie – familiale et professionnelle – qui nous tient en haleine. Deux fois par semaine, nous nous retrouvons donc au stade pour discuter…. en courant. Jusqu’au jour où ma coéquipière me fait une proposition : participer à une course officielle, la Vanvéenne. Au début, un peu surprise, j’hésite. Puis j’accepte finalement de relever le défi. Après tout, c’est l’occasion de mettre nos entrainements à l’épreuve. Je m’imagine déjà sur la ligne de départ un dossard fixé sur le torse, comme les athlètes que l’on voit dans les magazines ou à la télévision… Ma véritable préoccupation est pourtant ailleurs : allions-nous tenir jusqu’au bout? Allions-nous passer la ligne d’arrivée en continuant… de discuter? Et tout ça dans un temps raisonnable?

Le jour J, ma compréhension de ce qu’est une course évolue au fil des découvertes. Certes, nous avons un dossard avec un numéro, mais pour cette course, aussi modeste soit-elle, l’équipement des runneurs est bien plus sophistiqué que je ne le pensais. Non, je ne me sens pas ridicule avec ma paire de chaussures, relativement standard. Mais l’obligation d’y accrocher une puce me fait prendre conscience d’un premier changement d’état : participer à une course officielle, être une runneuse digne de ce nom, c’est aussi devenir une entité comparable aux nombreuses marchandises d’un stock dont on peut suivre la distribution. Car cette puce n’est pas un simple gadget, elle ramène tous les participants à un état comparable. Deuxième changement d’état : je ne suis plus seulement une participante avec un numéro de dossard, je suis devenue une concurrente. La puce constitue le dispositif qui permet de se mesurer aux autres. « Pas de puce = Pas de classement » précisent les instructions qui l’accompagnent. C’est par son intermédiaire que le temps réalisé par chaque concurrent s’enregistre et s’affiche au moment où il franchit la ligne d’arrivée. Enfin, comme la puce le mentionne elle-même, elle doit être restituée. Une fois la course terminée, je dois absolument la rendre aux organisateurs, sous peine d’une amende de 15 euros. Troisième changement d’état : immédiatement après ma performance, quelle qu’elle soit, je deviendrai à nouveau une personne juridiquement responsable. Me voilà rassurée !

En même temps, je suis fatiguée à l’avance par les états successifs par lesquels je suis censée passer le temps de cette course. Au top départ, nous sommes pourtant sereines avec mon amie et, reprenant le rythme de nos discussions habituelles, nous enchaînons les kilomètres les uns après les autres sans presque nous en rendre compte. Bien après l’arrivée, je réalise que la puce que j’ai rendue est encore active : associée à d’autres dispositifs électroniques, elle contribue maintenant à l’affichage de mon temps sur l’écran de mon téléphone et m’indique un site web où je peux consulter l’ensemble du classement. J’apprends alors qu’avec mon amie nous ne sommes pas les dernières… Et je prends conscience de n’avoir pas seulement partagé un moment avec elle, et de nombreuses autres personnes. En participant à cette course, j’ai été transformée à plusieurs reprises par de minuscules dispositifs techniques avec qui j’ai partagée certaines de mes caractéristiques. Non, définitivement, je ne suis plus la même. »

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Je suis ravie d’accueillir ici l’une des plumes de Scriptopolis, blog de sciences sociales sur de « petites enquêtes sur l’écrit et ses mondes ». Plusieurs fois par semaine, un billet présente une nouvelle histoire sur des objets écrits et le rapport que l’on entretient avec eux.
Aujourd’hui l’échange permis par les Vases Communicants est particulièrement précieux pour moi, car Philippe Artières, Jérôme Denis et David Pontille sont des collègues chers à mon coeur! Ici, les billets se croisent et se parlent: le mien évoque le certificat médical nécessaire à l’inscription en compétition, et le leur, les transformations que l’écrit provoque en nous au sein de la course…

Les autres participants aux Vases Communicants pour ce mois d’octobre sont :
(Merci à Brigitte Célérier pour avoir détaillé cette liste)

François Bon http://www.tierslivre.net/ et Daniel Bourrion http://www.face-terres.fr/

Michel Brosseau http://www.àchatperché.net/ et Joachim Séné http://www.joachimsene.fr/txt/

Christophe Grossi http://kwakizbak.over-blog.com/ et Christophe Sanchez http://fut-il-ou-versa-t-il.blogspot.com/

Christine Jeanney http://tentatives.eklablog.fr/ et Piero Cohen-Hadria http://www.pendantleweekend.net/

Cécile Portier http://petiteracine.over-blog.com/ et Anne Savelli http://fenetresopenspace.blogspot.com/

Juliette Mezenc http://juliette.mezenc.over-blog.com/ et Louis Imbert http://samecigarettes.wordpress.com/

Michèle Dujardin http://abadon.fr/ et Jean-Yves Fick http://jeanyvesfick.wordpress.com/

Guillaume Vissac http://www.omega-blue.net/ et Pierre Ménard http://www.liminaire.fr/

Marianne Jaeglé http://mariannejaegle.overblog.fr/ et Jean Prod’hom http://www.lesmarges.net/

Anita Navarrete-Berbel http://sauvageana.blogspot.com/ et Gilda http://gilda.typepad.com/traces_et_trajets/

Matthieu Duperrex d’Urbain trop urbain http://www.urbain-trop-urbain.fr/ et Loran Bart http://leslignesdumonde.wordpress.com/

Geneviève Dufour http://lemondecrit.blogspot.com/ et Arnaud Maisetti http://www.arnaudmaisetti.net/spip/spip.php?rubrique1

Jérémie Szpirglas http://www.inacheve.net/ et Jacques Bon http://cafcom.free.fr/

Maryse Hache http://semenoir.typedpad.fr/ et Candice Nguyen http://www.theoneshotmi.com/

Nolwenn Euzen http://nolwenn.euzen.over-blog.com/ et Olivier Beaunay http://oliverbe.blogspirit.com/

Lambert Savigneux http://aloredelam.com/ et Brigitte Célérier http://brigetoun.blogspot.com/

Le mois prochain, à vous de jouer ! 😉