Stadio dei Marmi

4 03 2011

Au soleil de la Toussaint, soixante statues de Carrare ayant perdu leur coryphée composent un faisceau de regards immobiles, étrangement sereins, aux rets desquels viennent ici courir les athlètes d’Italie, entre la villa Madama et le ponte Milvio, au Foro Mussolini. Le Stadio dei Marmi jouxte l’esplanade de la Casa Littoria, siège du Parti, où Achille Starace prononçait ses discours, et si ces derniers volètent aujourd’hui en silence entre les pins du monte Mario, dans un paysage romain qui serait brossé par Chirico, l’inscription DUX demeure toujours bien lisible à l’entrée du sanctuaire sportif… Mais voici que l’hémicycle novecentiste s’anime au niveau d’un parterre de gazon, et voici que le chœur monumental de marbres blancs s’attelle à modeler l’ardeur et la force des jeunes gens, notamment cette coureuse isolée.

Le Stade des Marbres — ©Urbain, trop urbain

Voici l’heure pour elle. Regardez-la. Comme nous, elle a le caractère de la pérennité romaine. Toi, chastement nues nous te parlons, impérissable jeunesse, force italique. Écoute ta destinée dans nos paroles solennelles.

La sprinteuse sait une fois pour toute ce qui l’attend. Elle est ici en praticienne d’une communication silencieuse, de son corps à son corps. Elle s’écoute et s’échauffent ses muscles, s’assouplissent ses pensées, s’éteignent ses souvenirs. Elle se mobilise.

Tu ravives en nous le tableau édifiant des pupilles de l’Academia fascista di educazione fisica e giovanile. Entrailles de la Madonna, nous aimons ta mécanique musculaire qui fait honneur au Duce, premier sportif d’Italie.

Elle sort tout juste de la catégorie des « blessés », elle naît à son corps une deuxième fois. Il n’y a plus qu’un petit lancement dans le pouce au balancier de ses foulées. La coureuse déchiffre une gestuelle en acte, à même ses os, sa peau, à fleur de la membrane carmine de ses narines.

Sauve-nous, fille éclatante. Ta mère, aujourd’hui de marbre, appartenait aux Figli della Lupa. Comme vaches fournissant tant de lait, tant de veaux, les femmes saines et fortes comme toi ont versé leurs pleurs des berceaux aux cercueils.

Elle vient de s’acheter une paire de pointes qu’elle chaussera après le footing et les assouplissements pour faire à nouveau ses gammes. Là, elle n’est pas encore chaude pour la séance technique, elle décrasse, nettoie, pense au fuselage.

La coureuse au Stade des Marbres — ©Urbain, trop urbain

Athlète à l’idole immuable, nous contemplons les saillies de ton courage. Nous sommes les Marbres qui insufflent tes songes, dans toutes les générations de la femme reproductrice de l’espèce. Tu portes la guerre dans ton ventre. Tu portes la guerre dans ton effort. La guerre est la seule hygiène du monde.

La coureuse songe déjà à sa sieste de récup’. Antonietta se dit qu’elle attendra plus facilement Pozzo ce soir, après avoir mangé son petit jockey à la vanille avec de l’ACM 20 mélangé. Il faudra bien qu’ils causent de l’enfant qu’il veut.

Qui donc, enfant, qui donc t’a mise au monde ? Ce pays qui meurt est ton illustre mère prolifique, ta patrie pour qui le nombre est puissance. Dans ta souffrance tu es grande à nos yeux blanchis, comme une ancienne romaine. Nous nous souvenons ici, et souviens-t-en à ton tour, de la Noce mystique à la Journée de l’alliance et des Giovani Italiane enrôlées dans l’idée de la vraie femme.

Elle s’engage sur le palier d’endurance. Elle sait qu’elle n’est pas prête pour le lactique, qu’il y a quelque chose de prématuré dans son attirance pour « la caisse ». Il faut qu’elle se réfrène. Comment fait-on pour oublier cette sensation ?

Fin de la séance d'entraînement au Stade des Marbres — ©Urbain, trop urbain

Déjà elle va errante, fidèle vestale à son sort attachée. Regardez la nouvelle italienne ! Ne te souviens-tu pas de l’allégeance de la marquise Casagrande ? Les femmes ont mis au monde les enfants, mais toi Mussolini, tu les as inspirés et conçus. Il est vrai que c’est au fond de la femme que l’on trouve l’arôme stimulant la vigueur mâle du combattant que nous te sentons prêt à répandre à pleines mains, de même que nous, à pleines mains, nous avons donné nos fils à la patrie…

Elle sent qu’elle a mal digéré. C’est sans doute ça, les courbatures qui arrivent. Ou alors, la musculation de la veille chez son amie kiné. Tiens, elle, elle attend un enfant sans doute. Beaucoup plus ronde, et puis cette posture qu’elle avait en servant l’altère sur le banc. Il faudra qu’elle lui demande. Elle n’a pas osé, hier.

Repos au Stade des Marbres — ©Urbain, trop urbain

Quitte tes yeux du passé. Ce n’est pas le regard pieux. Dieu nous donne le blé, il nous le travaille et nous le protège. Nous sommes blanches non comme celles de Praxitèle ou Michel-Ange. Nous sommes blanches de la farine pour nourrir la race italique. Mussolini-Mâle-Mari, reproducteur de l’espèce romaine, t’a indiqué ta place et ton avenir de femme. Ne regarde pas en arrière, n’écoute pas l’appel conservateur. La chance historique de montrer ta fibre morale est venue.

La coureuse ne se met pas « dedans ». Quelque chose ne passe pas. Elle a trop anticipé et rêvé son retour dans la chambre d’appel. Mais, il faudrait qu’elle s’entame pour ça, qu’elle se donne. Elle ne se donne pas. La remontée lactique lui fait mal. Pourquoi est-elle faible, pourquoi ce creux dans le dos, inclinée, soumise ?

C’est toi que nous invoquons, comme lorsque l’Opera Nazionale Balilla savait modeler la cuirasse caractérielle féminine. Le temps, qui voit tout, malgré toi, malgré nous, met à nu ton destin. Ah ! Qu’une tristesse définitive nous accable, loin des rumeurs de la ville. Et toi qui nous quittes, nous le savons. Retourne-toi, regarde-nous, comme nous couronnons bien ta vie. Ne nous laisse pas.

La dernière fois dans la chambre d’appel, son père n’avait pas compris la frontière. Il était venu. Elle n’arrive pas à lui pardonner. La dernière fois, elle s’est blessée, ça a claqué sa jambe après la cinquième haie, au pied de la colonnade de marbre. La dernière fois. Sa mère — d’un sein de marbre — morte entre temps. C’est fini le temps des parents. Comme au banquet de pierres, elle regarde la cinquante-neuvième statue, celle qui la sépare pour toujours de la chambre d’appel rêvée. L’enfer est blanc. C’est fini.

Gioventu italiana del Littorio

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Texte écrit par Matthieu Duperrex, pour Urbain, trop urbain, qui invite sur son site mon texte Le sport, le marchand de godasses et l’espace public urbain dans le cadre du projet de vases communicants: “le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.”

NdR : l’auteur remercie l’anthropologue et athlète de haut niveau Sylvaine Derycke dont il a lu avec plaisir les travaux sur les rituels sportifs. Les paroles du chœur des Marbres font écho aux discours et théories fascistes sur le sport et sur le rôle de la femme italienne.





Portrait du coureur en pauvre type

4 02 2011

Cent kilomètres de Migennes, 1978

Aujourd’hui, comme d’autres premiers vendredis du mois, je participe à l’échange des Vases communicants. J’accueille ici avec un immense plaisir Michel Volkovitch, coureur de fond, écrivain, et comme il le dit lui-même, « professeur d’anglais à la retraite et traducteur de grec en activité ». Il a entre autres publié un récit de voyage comme je les aime, au coin de la rue: Le bout du monde à Neuilly-Plaisance, Voyage dans la banlieue de Paris (photos de Michel Lamoureux, publié chez Maurice Nadeau, 1994). Deux phrases de présentation pour vous donner envie de le lire : « Tous les samedis matin, très tôt, l’auteur explore la banlieue en courant. Il a fait vœu de la connaître toute entière, avant de comprendre qu’elle n’a pas de fin. Les pages de son livre s’égrènent sur des milliers de kilomètres, de Sèvres à Montreuil, de Champigny à Viroflay, d’Arcueil à Montmorency, avec de brèves plongées dans le temps vers les années 30 ou 50. » Lui même a vécu quelques courses de légende, de la Saintélyon aux Cent kilomètres de Migennes, de Steenwerck, de Millau. « Je ne suis pas un dieu du stade, mais un petit bonhomme têtu qui chaque jour avale des kilomètres« , écrit-il dans son texte intitulé « Le bout de la nuit ». Allez-voir sur son site, fouillez, dénichez l’onglet « Cours toujours », rempli de pépites. Mon texte du jour, « La vie de château », est accueilli chez lui.

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« L’artiste, avant tout, c’est un regard décalé, une manière de toiser le monde en refusant d’être dans le rang, de battre des pieds en cadence, de s’esclaffer au rythme des rires enregistrés, d’applaudir au signal, d’attendre le coup de feu pour jaillir des starting-blocks. C’est un faiseur de faux départs, un brouilleur de codes-barres, un type ou une typesse qui ne respecte pas la règle du jeu… »

Le sportif, le coureur, c’est donc l’anti-artiste, l’individu bêtement discipliné, décérébré, cousin du fan abruti des shows de la téloche. L’auteur de ces fortes pensées s’appelle Didier Daeninckx, écrivain et homme de gauche, mais la plupart de ses confrères pourraient contresigner : pour la grande masse des intellos français, le sportif est un être inférieur et politiquement suspect.

Ces derniers temps, dans le bois de Vincennes où je courais jadis, des sans-abri se sont précairement installés. Ils restent, écrit dans Le Monde Francis Marmande, invisibles aux riverains, « lesquels, cadres, cadresses et cadrillons, docilement vêtus de leur jogging, font leur footing en siffloting, et passent sans les voir, sans même leur dire bonsoir. »

Encore une phrase très joliment écrite, et non moins assassine. Encore un homme qui a le don d’exprimer légèrement des pensées pas toujours légères. L’adjectif « docilement », qui peut sembler incongru, souligne en fait avec habileté, comme chez Daeninckx, la soumission du joggeur : soumission à la mode du running, comme on dit désormais, et par delà, surtout, à la norme sociale. Le portrait se précise : notre coureur est un immobiliste, un conformiste, un bourge que son égoïsme de classe rend indifférent jusqu’à l’autisme — les néologismes marrants et les rimes intérieures guillerettes rendant plus voyante encore sa bonne humeur scandaleusement futile et insensible.

France-Cuture, Le masque et la plume. À propos du livre de Haruki Murakami, Portrait de l’auteur en coureur de fond, l’un des critiques présents évoque le plaisir de courir. Une jeune consœur de l’imprudent lui coupe la chique tout net : Le plaisir de courir ! Ça n’existe pas !

Une fois de plus je me sens rejeté, nié de façon péremptoire, moi qui six jours par semaine trouve mon bonheur en courant les forêts, moi qui tout en étant bourge, eh oui, n’ai pas pour autant le profil d’une brute fascistoïde. Je ne conteste pas l’existence de coureurs du genre épinglé plus haut ; je souffre simplement d’un anathème aussi absolu, de ce refus d’admettre que parmi les sportifs il y a de tout, comme ailleurs. Pour ma part, les connards que j’ai côtoyés en courant sont restés très minoritaires, et j’ai eu davantage de discussions enrichissantes sur les sentiers ou le bitume que, par exemple, dans une salle des profs.

Le mépris de mes pairs me blesse. Voilà pourquoi sans doute, en répliquant, je me montre à peine plus nuancé qu’eux. Il faudrait distinguer, cela va sans dire, entre les divers sports, les degrés d’implication et le caractère du sportif, mais pour tout avouer je me fous des autres sports, je me fous des stars et encore plus de leurs supporters, je parle égoïstement de ce que je connais, de ce que je fus et suis encore : un coureur de grandes distances et de petites performances. Voilà qu’on ose me dépeindre en être soumis, en mouton de Panurge, moi qui ai toujours vécu la course de fond comme une leçon d’indépendance, d’insoumission !

Le coureur de fond ne tourne pas en rond sur un stade sous l’œil d’un entraîneur. Il sort de chez lui comme on s’évade. Il peut fort bien rejoindre un groupe, généralement réduit, mais s’il reste seul et s’il oublie — comme je le lui souhaite — son portable et ses électrodes à zizique, il pourra courir à son rythme, seul avec la nature, libre comme l’air. Rien de tel pour désapprendre à marcher au pas.

La politique ? Dans notre peloton, je subodore une grande variété d’opinions, mais peu d’extrêmes : le militantisme est un sport à lui seul. Si je ne connais pas de statistiques sur la question, si j’ai rarement su comment votaient mes compagnons de foulée, c’est aussi que l’entraînement comme la compétition sont des moments de trêve où l’on parle d’autre chose, quand on parle — et l’insidieuse euphorie de l’effort porte moins à la chicane qu’à l’indulgence et la fraternité.

Cette euphorie, comment la rendre sensible à ceux qui ne l’ont pas vécue ? S’ils pouvaient au moins la découvrir dans les livres… Hélas, entre les écrivains et le sport on ne sent pas de profonde amitié. La course de fond surtout n’a pas, que je sache, inspiré d’aussi beaux textes que Plaisirs des sports de Jean Prévost ou Les athlètes dans leur tête de Paul Fournel. Le sinistre ouvrage de Murakami mentionné plus haut, qui sue l’ennui et la souffrance, a tout pour décourager son lecteur. J’ai la nostalgie de ce qui s’écrivait dans les années 70 et 80, au moment de la renaissance du grand fond, dans le magazine californien Runner’s world, ou en Europe dans Spiridon, la chaleureuse petite revue suisse. Comme ils étaient bien torchés, les articles des Tamini, des Jeannotat ! Quel souffle, quelle foi joyeuse ! Personne ne les a lus, bien sûr, en dehors du ghetto des coureurs.

L’aversion de mes frères intellos pour le sport me fait mal aussi pour eux. Je les plains sans les comprendre. Ont-ils donc tant souffert à l’école ou à l’armée, aux mains de profs ou d’adjudants sadiques ? L’argument est un peu court. Qui osera dire que les profs de gym sont tous nuls ? Je n’ai eu, pour ma part, que des bons. Je n’en dirai pas autant des profs de français, mais les deux épouvantables croûtes que j’ai subies en seconde et en première ont laissé mon amour de la lecture intact.

Aux écrivains culs-de-jatte, j’ai envie d’opposer Rousseau et ses grands voyages à pied, Montaigne dont les pensées dormaient quand il restait assis, et ma modeste expérience personnelle des idées qui me viennent plus nombreuses et plus vives quand je trottine. Oui, mais quand je lis ma prose bien sage, puis certains grands auteurs dont les pages galopent allègrement, celles, par exemple, d’un patapouf comme Stendhal, je ne peux qu’être pris d’un doute horrible. Entre écriture et sport, y aurait-il donc une incompatibilité secrète ? L’énergie en nous doit-elle faire le choix de filer soit dans les jambes qui frappent le sol, soit dans les doigts qui tapotent le clavier ? Si les écrivains boivent et fument plus que le commun des mortels, n’est-ce pas cela qui donne à leurs écrits leur pouvoir d’enivrement, leur pétillant, leur fumet ? Si je picolais moi aussi au lieu de me soûler d’air pur sur les chemins, verrais-je ma petite piquette changée en champagne ?

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Les autres participants aux Vases Communicants:

Laurent Margantin http://www.oeuvresouvertes.net/ et Daniel Bourrion http://www.face-terres.fr/

Christine Jeanney http://www.christinejeanney.fr/ et Anita Navarrete-Berbel http://sauvageana.blogspot.com/

Maryse Hache http://semenoir.typepad.fr/ et Piero Cohen-Hadria http://www.pendantleweekend.net/category/pierre-cohen-hadria/

Samuel Dixneuf http://samdixneuf.wordpress.com/ et Michel Brosseau http://www.àchatperché.net/

Chez Jeannne http://babelibellus.free.fr/ et Leroy K. May http://lkm696.blogspot.com/

Estelle Ogier http://lesdecouvertesdutetard.over-blog.com/ et Joachim Séné http://joachimsene.fr/txt/

François Bon http://www.tierslivre.net/ et Christophe Grossi http://kwakizbak.over-blog.com/

Cécile Portier http://petiteracine.over-blog.com/ et Anthony Poiraudeau http://futilesetgraves.blogspot.com/

Amande Roussin http://erohee.net/rousse/ et Benoit Vincent http://www.erohee.net/ail/chantier

Marianne Jaeglé http://mariannejaegle.over-blog.fr/ et Franck Queyraud http://flaneriequotidienne.wordpress.com/

Juliette Mézenc http://www.motmaquis.net/ et Jean Prod’hom http://www.lesmarges.net/

Candice Nguyen http://www.theoneshotmi.com/ et Pierre Ménard http://www.liminaire.fr/

Christophe Sanchez http://fut-il-ou-versa-t-il.blogspot.com/ et Xavier Fisselier http://xavierfisselier.wordpress.com/

Nolwenn Euzen http://nolwenn.euzen.over-blog.com/ et Landry Jutier http://landryjutier.wordpress.com/

Leila Zhour http://coeurdemots.hautetfort.com/ et Dominique Autrou http://autrou.eu/

Claude Favre et Jean-Marc Undriener http://entrenoir.blogspot.com/

Bertrand Redonnet http://lexildesmots.hautetfort.com/ et Philip Nauher http://off-shore.hautetfort.com/

Isabelle Pariente-Butterlin http://yzabel2046.blogspot.com/ et Louise Imagine http://louiseimagine.wordpress.com/

Joye http://iowagirl.over-blog.com/ et Brigitte Célérier http://brigetoun.blogspot.com/





« Une nuit dans l’enfer blanc »

6 12 2010

Inauguration d’une nouvelle série d’invitations, pour laisser la place à des coureurs qui ne bloguent pas (pas encore !) mais qui auraient envie de partager quelques mots sur leurs aventures. J’y ai pensé maintes fois en courant avec mes collègues ou avec ma soeur: j’écris sur nos foulées, je leur prends un petit morceau de vie avec mon regard, mais n’auraient-ils pas eux-aussi envie d’écrire leur histoire à la première personne ?

Aujourd’hui, c’est Sébastien, dit « Marko », de Limoges (rencontré via Facebook!), qui prend la parole. Il me fait l’immense honneur de confier ici son récit de la Saintélyon, sa « première Saintélyon », sur la version longue (68 kilomètres).

Lundi matin, après 13 heures de sommeil d’affilée, je me réveille, relis vos commentaires chaleureux et sympathiques sur Facebook. Et sur la demande de Clara et de Christelle, je vais essayer de vous faire le récit de ma «Sainté».

Pour re-situer cette course dans mon contexte sportif, je dois d’abord me présenter, du moins présenter mon niveau de coureur. J’ai 39 ans, je cours depuis 4 ans grâce à des amis qui m’ont initié et amené au Spiridon Limousin. Je ne suis pas un compétiteur dans l’âme, j’ai juste envie de me dépasser et d’aller de plus en plus loin. J’ai couru des 10, des semi, des trails plus ou moins longs et un marathon (mon premier en octobre au Cap Ferret, en 3h48). J’ai eu des douleurs aux genoux, des tendinites au cours de ma courte «carrière». Je n’aime pas courir seul, alors je m’entraine tous les mercredis avec le club environ une heure trente à des rythmes assez élevés (entre 12 et 15km/h).
Les dimanche je fais certaines compétitions dans la région ou des sorties entres amis du Spiridon dans la belle campagne limousine.
Pour ma préparation marathon, j’étais sur quatre sorties par semaine, deux fois une heure  au bord de la Vienne à côté de chez moi, l’entrainement du mercredi et la sortie du dimanche.
Pour la Saintélyon, je n’ai pas fait de grosses sorties (je vais le payer !) en pariant sur ma prépa marathon et sur mes acquis. Donc, pour en venir à cette course mythique, je me suis tout d’abord dit que je la ferais si le marathon du Cap Ferret se passait bien. Etant satisfait de mon résultat, je me suis inscrit à la Sainté’ fin octobre sachant qu’un groupe du Spiridon s’était constitué.

La jour J arrive, fatidique. Il a neigé toute la semaine sur une bonne partie de la France.
Nous nous attendons à des conditions difficiles, voire à une annulation de la course. Je prévois des vêtements chauds et respirants. Je casse la tirelire et j’achète une veste Gore tex et des guêtres pour braver la neige et le froid.
Départ samedi à 16h00 de Limoges. Nous sommes huit coureurs et trois accompagnatrices.
L’ambiance est bonne, nous parlons de la course le long du trajet. Le thermomètre dans la voiture indique des températures inférieures à moins 5° avec un pic à moins 9 °… Le Sancy est magnifique, blanc, isolé, grand. La pause pipi nous ramène à la réalité… Ça caille dur !

Arrivée à St Etienne, diner dans une cafet’ Leclerc, pas le temps de trouver mieux. Spaghetti Carbonara pour tout le monde. Bien dégueu, bien grasses (j’en parlerai plus tard !) Une photo souvenir et direction le parc des expo de Saint-Etienne.
Une heure de queue pour retirer son dossard et changement express au milieu de la foule. Un vrai festival de tenues et de marques de trail (Salomon en tête, North Face, Asics….) Des Stands publicitaires et surtout le Stand AREVA sponsor officiel de la Sainté ! (sic) Je ne ressens pas le stress, je me sens près à une heure du départ.

J’ai opté pour le millefeuille, quatre couches en haut et deux en bas. J’ai une veste en Gore Tex Haglofs que j’étrenne. Pour la tête c’est mon porte bonheur Buff Kukuxumusu «El Che» !

La foule de traileurs est impressionnante. Il y a, comme toujours, une majorité d’homme séniors et V1. Les femmes se font rares.
C’est sous les hourras et dans le chaos que départ est donné à minuit pile.

Les Spiridonniens restons groupés autour de Jean Yves notre coach avec la consigne de partir cool. Un affichage digital annonce moins sept degrés !

C’est parti, je me sens bien sur les premiers kilomètres, le GPS donne 9,5km/h. Mais au fur et à mesure, je sens mes intestins se réveiller. C’est assez pénible mais je ne ralentis pas car je sais qu’il faut sortir de la ville pour atteindre les premières difficultés au bout de 8 km. Le sentier qui monte est enneigé, mais ça roule quand même. Il y a foule, on ne peut pas doubler alors on suit. Les frontales éclairent comme en plein jour. C’est beau ce départ, mais mon ventre me fait de plus en plus souffrir. Je sais que je vais devoir m’arrêter. C’est ce que je fais en m’éloignant du chemin. Je passe les détails mais c’est  vraiment particulier, les pieds dans 30 cm de poudreuse par moins 10° !!! Je repars, mes compagnons sont devant, je vais devoir courir seul. A peine un quart d’heure plus tard, j’ai à nouveau besoin de m’arrêter. Rebelote. J’ai fait à peine dix kilomètres que je suis déjà mal à cause des  spaghetti dégeu que je n’ai pas digéré (… bien s’alimenter avant et pas de sauce ! ) Ça doit être le froid ou je ne sais quoi mais ça va être long, très long si mon ventre ne me laisse pas tranquille. Au bout de deux heures dix j’arrive au premier ravito du 15 ème km. Je ne peux rien avaler alors je me contente d’un verre de thé. J’ai envie de vomir.

Je serre les dents! Je continue à mon rythme. Les difficultés et les montées s’enchainent sur les trente premiers kilomètres. Nous traversons les monts du Lyonnais. Le sol est gelé. Il est souvent impossible de courir tellement ça glisse. Il faut dire que dans les descentes, avec le monde devant soi, on reste bloqué. On marche voire on s’accroche aux branches des arbres dans les bois pour ne pas se casser la gueule. Devant moi, c’est une succession de chute plus ou moins grave. Certains devront abandonner sur blessures. C’est le défilé des secours. Dans les montées, on s’économise, on marche encore. Je vais mieux à partir du vingtième km alors j’accélère et je remonte pas mal de monde.

Les ravitos sont espacés d’environ 7 km, c’est l’objectif à atteindre pour moi. Je n’ai plus mal au ventre mais je ne suis pas au mieux de ma forme. Je cours seul et je sais déjà que je vais mettre plus de temps que prévu (j’avais imaginé la faire entre huit et dix heures dans des conditions normales). A chaque ravitos je fais le décompte de ce qu’il reste à faire.

Les lumières oranges de l’agglomération lyonnaise éclairent le ciel. C’est beau. Je me retourne parfois pour admirer le défilé des lucioles. Ça fait du bien de voir ça, et de savoir qu’ils sont des centaines derrière ! Je n’ai pas mal aux jambes mais par contre (c’est mon talon d’Achille) une douleur se fait de plus en plus présente à l’épaule gauche. C’est un point précis au niveau du trapèze. C’est pénible alors je fais de mouvements de bras et de tête pour essayer de décontracter les muscles. Le vent se lève en redescendant sur Lyon, je mets ma capuche. Je n’ai pas eu froid sauf un peu aux mains mais en les remuant, ça passe.
Il me reste 20 km à faire et je suis cuit. Je veux terminer coûte que coûte.

Je vais mettre le temps qu’il faut, mais je n’abandonnerai pas. A chaque ravito, ils sont nombreux à craquer. Je veux être finisher. Je n’ai plus que ça en tête. Le terrain est tellement glissant que l’on doit faire attention à chaque pas. Tous les appuis sont instables et ils seront nombreux à chuter. Certains lourdement. Je glisse sans cesse. J’en ai marre de cette glace. Une véritable patinoire. Et quand ce n’est pas gelé c’est de la neige molle et collante. L’enfer blanc. Je suis sur le point de craquer.
Pour arriver à Lyon c’est du plat et de la descente, alors ça va mieux. Je me remets à trottiner mais les jambes ne suivent plus. J’ai mal aux pieds.
Les 5 derniers km sont terribles le long de la Saône.
C’est laid, il fait froid, il y a du vent. C’est interminable.
Je vais finir.
L’arrivée à Gerland est un soulagement.
On me remet le tee-shirt, je bois deux verres de coca…
C’est terminé !!! 11H36. Deux heures de plus que prévu.

Je me douche (douche cracra mais je n’avais qu’à arriver plus tôt !)
Tous les Spiridoniens ont terminé. Et notre champion Fabrice termine en 6H45 à la 97ème place.
Sur les 6800 inscrits à la Saintélyon en solo, 4000 terminent en moins de 15h.
Combien d’abandons ?
Combien ne sont pas venus à cause des conditions climatiques?
Combien de blessés ?

Pour moi, ce fut vraiment difficile. Ma préparation était trop light. J’ai pensé tenir sur ma prépa marathon mais j’étais trop juste sur la longueur. Les problèmes gastriques m’ont bien ralentis et handicapés. Et le verglas m’a empêché de courir la plupart du temps.

Les points positifs :
Je termine
J’étais bien équipé et je n’ai pas eu froid malgré les températures négatives
Je ne suis pas blessé
J’ai eu de nombreux encouragements

Les points négatifs :
J’ai souffert (ventre, jambes, épaule)
Je termine dans le dernier quart
J’ai lâché mes copains
Pas d’ambiance particulière sur, avant et après la course
Le sol glissant presque tout le long
Areva comme sponsor !

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