Rando Argentat-Padirac : les jours d’avant

5 11 2016
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La plus belle gare du monde !

Samedi 22 octobre 2016 – Dans le train Corail pour Limoges Bénédictin

« Je suis parti ce matin, j’ai juste eu à prendre le train qui m’emmène loin de chez moi. »

Quand on part d’Essonne pour aller en Limousin en train, il faut repasser par Paris. Attraper le TER Orléans > Paris-Austerlitz de 8h30 à Monnerville, la bise aux enfants et à Noostromo, je grimpe sur le quai désert et brumeux. Une jeune femme se trouve dans l’abri au milieu du brouillard, avec un sac à dos de randonnée 28 L. On échange quelques mots sur les mérites comparés de nos modèles (j’ai le 38 L Millet de Nicolas sur le dos). Elle descend à la Bibliothèque François Mitterrand et refluent dans ma tête les images passées de ces lieux, de ce quartier magique : mes études, ma thèse, le rez-de-jardin accessible uniquement sur entretien et dossier préalable, les places P64-D12-L25 et le décor des couloirs digne d’un Brazil de Terry Gilliam, les heures passées le nez dans les feuilles, parfois des gants aux mains pour consulter des ouvrages rares.

Juste à côté de la bibliothèque, la Péniche El Alamein et la Guinguette Pirate accostées au port de la gare, souvenirs d’il y a une décennie, lieux de concerts, d’amitiés, de fêtes, de rencontres éphémères et de séduction — boire dans le verre d’un beau mec, lui dire que « mon accord préféré, c’est le Mi7 » et l’embrasser. Genre le plus beau mec de la terre et toi avec ta tête de bouseuse limousine, le truc inespéré et dantesque — mais tu sais que lorsque tu danses et que le feu sacré te gagne, rien ni personne ne te résiste et tu es si belle. Finir la fête à 9 heures du mat’, balayer la Guinguette Pirate avec l’équipe, prolonger, prolonger encore même si le soleil est déjà haut, aller boire une bière au bar d’en face avec nos gueules de nuit blanche — allez patron, mets-nous un p’tit noir serré avec ça. Finir par s’écrouler dans n’importe quel lit, tu t’en fous, t’es avec le beau marin, qui t’a parlé de Venise des étoiles dans les yeux, tu pourrais être n’importe où, à ce moment-là c’est lui ta maison, ton bateau ivre. Tu apprendras quelques jours plus tard, quelques jours trop tard, qu’il a une amoureuse là-bas, en Suisse, au pays des marmottes et du chocolat. Je n’ai jamais oublié les histoires d’un soir — bah… « d’un soir » ça n’a jamais été de mon fait, en réalité. Et comme le dit le Monsieur du Sud-Ouest avec une grosse moustache : « Quand j’aime une fois, c’est pour toujours. » Magie du Cloud et des connexions mobiles, voilà que je retrouve à l’instant, dans ce train qui m’emmène vers mon Limousin natal, un album du beau marin, et l’une des chansons, « Elle », correspond en biais à ce que je traverse en ce moment.

C’est l’histoire d’une maman célibataire et dévouée (ce que je ne suis ni l’une ni l’autre, mais la poésie a ceci d’universel qu’on peut y retrouver ce qu’on vit intimement, même lorsque le texte ne nous est pas adressé). Elle va « danser, rattraper le temps perdu », quitte le chemin tout tracé mais ne parvient jamais à retrouver l’insouciance et la liberté perdues. Cette randonnée que j’entame seule, ce départ d’une semaine est de cet ordre. Grâce à une conjonction de paramètres favorables, grâce à une prise de conscience au cours de l’été et un chemin entamé vers moi-même, je peux m’offrir le luxe de partir.

Partir, partir, je n’ai voulu et je n’ai fait que cela dans ma vie. La fuite, l’échappée belle, claquer des portes et dormir sur des paillassons. Le jour de notre mariage avec Nicolas, mes amies de toujours réunies autour d’une table se demandaient toutes, entre inquiétude et sourire face à la fragilité de la vie, combien de temps je tiendrai avant de prendre mes jambes à mon cou. Mais j’ai la chance extraordinaire d’avoir épousé un homme qui me connaît encore mieux que toutes mes amies réunies et qui m’aime telle que je suis, avec mes rides et mes failles… Je reconnais enfin que l’amour peut transcender le quotidien, alors qu’accrocher des coeurs aux queues des casseroles ne me tentait guère. Et je suis maman — disparue l’insouciance, mais voilà un ancrage supplémentaire dans la transmission et l’éveil.

Je pars seule sur les chemins du Limousin et de Dordogne, et je partirai régulièrement ainsi, au moins une fois par an. C’est s’en aller voir ailleurs sans l’option « danse sur le zinc et tralala tsoin tsoin ». Quelques heures passées le nez dans les feuilles, pour s’aimer toute la vie — soi-même et les autres. Dans ces temps atroces d’intolérance et de schismes, on a tellement besoin d’amour.


Dimanche 23 octobre 2016 – 9 heures – Chez mon Tonton Peewee

Le vent se lève, porteur de pluie et d’orage. Hier déjà le lac des Bariousses annonçait la couleur, l’eau étale indiquant une dépression atmosphérique. Tonton Peewee m’a prêté un pantalon de pluie qui me sera sans doute utile demain, jour de mon départ à Argentat. Il me motive en me disant que la pluie sera mon épreuve d’endurance avant d’atteindre mon soleil. Une traversée de l’état de vie « d’enfer » selon la philosophie bouddhiste qu’il affectionne tant, pour goûter à l’état de « bonheur temporaire » et à celui « d’humanité ».

Il paraît que les arbres seront magnifiques dans le vent, que la pluie va faire remonter les odeurs de champignons et de feuilles et nourrir la terre qui en a tant besoin — il n’a pas sérieusement plu depuis 4 mois dans la région. Mais moi je crains surtout d’être trempée et d’avoir du mal à encaisser les 20 kilomètres inaugurant la marche. De souffrir, de tomber malade. Ce sont finalement les peurs de la vie. Et pendant ce court voyage je vais certainement extraire les racines des peurs et des souffrances, pour les observer, les contempler, comprendre que tous les états — bons et mauvais — contiennent tous les autres. Et permettre à mon esprit de s’épancher dans le bonheur ! 🙂

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Chez « Papy Neish », ancien champion de windsurf retiré sur les rives d’un lac limousin, chez qui nous sommes allés prendre un thé et discuter… de politique, de planche et d’apnée !

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On est en Corrèze ! Mangez des pommes !

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Dans l’horizon se découpe les lignes de mon futur départ. Je suis déjà en voyage…

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La météo nous est donnée par la petite C., 4 ans, accueillie dans la famille de mon oncle.

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Quelques livres feuilletés avant mon départ. « Nous sommes encouragés à faire le meilleur usage de cette vie, non pas en grappillant des satisfactions superficielles, mais en engrangeant des trésors spirituels que nous ne perdrons jamais. »

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Satisfaction toute terrestre : tarte banane-chocolat afghane et mongole (mon oncle et ma tante accueillent, avec agrément du Conseil départemental, des mineurs réfugiés dans leur maison du bonheur).

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