Stadio dei Marmi

4 03 2011

Au soleil de la Toussaint, soixante statues de Carrare ayant perdu leur coryphée composent un faisceau de regards immobiles, étrangement sereins, aux rets desquels viennent ici courir les athlètes d’Italie, entre la villa Madama et le ponte Milvio, au Foro Mussolini. Le Stadio dei Marmi jouxte l’esplanade de la Casa Littoria, siège du Parti, où Achille Starace prononçait ses discours, et si ces derniers volètent aujourd’hui en silence entre les pins du monte Mario, dans un paysage romain qui serait brossé par Chirico, l’inscription DUX demeure toujours bien lisible à l’entrée du sanctuaire sportif… Mais voici que l’hémicycle novecentiste s’anime au niveau d’un parterre de gazon, et voici que le chœur monumental de marbres blancs s’attelle à modeler l’ardeur et la force des jeunes gens, notamment cette coureuse isolée.

Le Stade des Marbres — ©Urbain, trop urbain

Voici l’heure pour elle. Regardez-la. Comme nous, elle a le caractère de la pérennité romaine. Toi, chastement nues nous te parlons, impérissable jeunesse, force italique. Écoute ta destinée dans nos paroles solennelles.

La sprinteuse sait une fois pour toute ce qui l’attend. Elle est ici en praticienne d’une communication silencieuse, de son corps à son corps. Elle s’écoute et s’échauffent ses muscles, s’assouplissent ses pensées, s’éteignent ses souvenirs. Elle se mobilise.

Tu ravives en nous le tableau édifiant des pupilles de l’Academia fascista di educazione fisica e giovanile. Entrailles de la Madonna, nous aimons ta mécanique musculaire qui fait honneur au Duce, premier sportif d’Italie.

Elle sort tout juste de la catégorie des « blessés », elle naît à son corps une deuxième fois. Il n’y a plus qu’un petit lancement dans le pouce au balancier de ses foulées. La coureuse déchiffre une gestuelle en acte, à même ses os, sa peau, à fleur de la membrane carmine de ses narines.

Sauve-nous, fille éclatante. Ta mère, aujourd’hui de marbre, appartenait aux Figli della Lupa. Comme vaches fournissant tant de lait, tant de veaux, les femmes saines et fortes comme toi ont versé leurs pleurs des berceaux aux cercueils.

Elle vient de s’acheter une paire de pointes qu’elle chaussera après le footing et les assouplissements pour faire à nouveau ses gammes. Là, elle n’est pas encore chaude pour la séance technique, elle décrasse, nettoie, pense au fuselage.

La coureuse au Stade des Marbres — ©Urbain, trop urbain

Athlète à l’idole immuable, nous contemplons les saillies de ton courage. Nous sommes les Marbres qui insufflent tes songes, dans toutes les générations de la femme reproductrice de l’espèce. Tu portes la guerre dans ton ventre. Tu portes la guerre dans ton effort. La guerre est la seule hygiène du monde.

La coureuse songe déjà à sa sieste de récup’. Antonietta se dit qu’elle attendra plus facilement Pozzo ce soir, après avoir mangé son petit jockey à la vanille avec de l’ACM 20 mélangé. Il faudra bien qu’ils causent de l’enfant qu’il veut.

Qui donc, enfant, qui donc t’a mise au monde ? Ce pays qui meurt est ton illustre mère prolifique, ta patrie pour qui le nombre est puissance. Dans ta souffrance tu es grande à nos yeux blanchis, comme une ancienne romaine. Nous nous souvenons ici, et souviens-t-en à ton tour, de la Noce mystique à la Journée de l’alliance et des Giovani Italiane enrôlées dans l’idée de la vraie femme.

Elle s’engage sur le palier d’endurance. Elle sait qu’elle n’est pas prête pour le lactique, qu’il y a quelque chose de prématuré dans son attirance pour « la caisse ». Il faut qu’elle se réfrène. Comment fait-on pour oublier cette sensation ?

Fin de la séance d'entraînement au Stade des Marbres — ©Urbain, trop urbain

Déjà elle va errante, fidèle vestale à son sort attachée. Regardez la nouvelle italienne ! Ne te souviens-tu pas de l’allégeance de la marquise Casagrande ? Les femmes ont mis au monde les enfants, mais toi Mussolini, tu les as inspirés et conçus. Il est vrai que c’est au fond de la femme que l’on trouve l’arôme stimulant la vigueur mâle du combattant que nous te sentons prêt à répandre à pleines mains, de même que nous, à pleines mains, nous avons donné nos fils à la patrie…

Elle sent qu’elle a mal digéré. C’est sans doute ça, les courbatures qui arrivent. Ou alors, la musculation de la veille chez son amie kiné. Tiens, elle, elle attend un enfant sans doute. Beaucoup plus ronde, et puis cette posture qu’elle avait en servant l’altère sur le banc. Il faudra qu’elle lui demande. Elle n’a pas osé, hier.

Repos au Stade des Marbres — ©Urbain, trop urbain

Quitte tes yeux du passé. Ce n’est pas le regard pieux. Dieu nous donne le blé, il nous le travaille et nous le protège. Nous sommes blanches non comme celles de Praxitèle ou Michel-Ange. Nous sommes blanches de la farine pour nourrir la race italique. Mussolini-Mâle-Mari, reproducteur de l’espèce romaine, t’a indiqué ta place et ton avenir de femme. Ne regarde pas en arrière, n’écoute pas l’appel conservateur. La chance historique de montrer ta fibre morale est venue.

La coureuse ne se met pas « dedans ». Quelque chose ne passe pas. Elle a trop anticipé et rêvé son retour dans la chambre d’appel. Mais, il faudrait qu’elle s’entame pour ça, qu’elle se donne. Elle ne se donne pas. La remontée lactique lui fait mal. Pourquoi est-elle faible, pourquoi ce creux dans le dos, inclinée, soumise ?

C’est toi que nous invoquons, comme lorsque l’Opera Nazionale Balilla savait modeler la cuirasse caractérielle féminine. Le temps, qui voit tout, malgré toi, malgré nous, met à nu ton destin. Ah ! Qu’une tristesse définitive nous accable, loin des rumeurs de la ville. Et toi qui nous quittes, nous le savons. Retourne-toi, regarde-nous, comme nous couronnons bien ta vie. Ne nous laisse pas.

La dernière fois dans la chambre d’appel, son père n’avait pas compris la frontière. Il était venu. Elle n’arrive pas à lui pardonner. La dernière fois, elle s’est blessée, ça a claqué sa jambe après la cinquième haie, au pied de la colonnade de marbre. La dernière fois. Sa mère — d’un sein de marbre — morte entre temps. C’est fini le temps des parents. Comme au banquet de pierres, elle regarde la cinquante-neuvième statue, celle qui la sépare pour toujours de la chambre d’appel rêvée. L’enfer est blanc. C’est fini.

Gioventu italiana del Littorio

***

Texte écrit par Matthieu Duperrex, pour Urbain, trop urbain, qui invite sur son site mon texte Le sport, le marchand de godasses et l’espace public urbain dans le cadre du projet de vases communicants: “le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.”

NdR : l’auteur remercie l’anthropologue et athlète de haut niveau Sylvaine Derycke dont il a lu avec plaisir les travaux sur les rituels sportifs. Les paroles du chœur des Marbres font écho aux discours et théories fascistes sur le sport et sur le rôle de la femme italienne.

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2 responses

5 03 2011
trainingforboston

Incroyable ce stade. Que d’histoire à cet endroit !

5 03 2011
Urbain, trop urbain

Bien que l’approche est "littéraire", de sorte à laisser en arrière plan les faits historiques (qui sont bien présents, mais il faut connaître le Foro Mussolini pour les identifier), ce texte a seulement pour objectif de poser une question simple. Comment se fait-il, alors que pareille chose nous semblerait inconcevable à Berlin, que le patrimoine fasciste soit ainsi aussi clairement étalé dans la ville? Ces coureurs ou ces tennismans voisinant sans sourciller la statuaire fasciste me choquent. Ils me choqueraient sans doute moins si je ne craignais en même temps que l’idéologie fasciste relative au corps et à son "entretien" se trouve insidieusement bien présente dans notre société contemporaine.
Matthieu

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